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Comment Rivages du Monde trace son sillon sans tapage

Discret, presque en retrait du tumulte médiatique, Alain Souleille a bâti Rivages du Monde loin des effets d’annonce. Président et fondateur de la compagnie, il incarne une vision du voyage fondée sur l’humain, le respect et le temps long. Une modestie assumée qui explique sans doute la solidité d’une entreprise restée fidèle à son esprit d’origine, et la cohérence d’une croisière pensée comme une rencontre authentique avec le monde. Interview.

La Quotidienne : Rivages du Monde fête ses 25 ans. Quand vous regardez le chemin parcouru, qu’est-ce qui est resté absolument intact depuis la première croisière ?

Alain Souleille : Le chemin parcouru a été très sinueux : nous avons beaucoup évolué, changé de stratégie à plusieurs reprises.

En revanche, ce qui est resté totalement intact, c’est l’ADN humain et familial de l’entreprise.

Nous avons toujours placé le respect au cœur de notre fonctionnement : respect des clients, des partenaires, des distributeurs, mais aussi des fournisseurs et des armateurs.

Cette ligne de conduite, je m’y suis tenu sans jamais dévier depuis 25 ans.

LQ : Rivages du Monde apparaît comme une marque un peu à part dans le paysage de la croisière en France. En quoi votre parcours personnel a-t-il façonné cet esprit singulier que les passagers ressentent à bord ?

AS : Je ne sais pas si c’est directement lié à mon parcours personnel, car mon parcours professionnel et personnel sont très imbriqués. En revanche, je sais que j’ai toujours su bien m’entourer.

Nous avons une équipe très solide, aussi bien au niveau de la direction que des collaborateurs.
Le taux d’ancienneté est élevé, ce qui est révélateur : notre métier repose encore énormément sur l’humain. C’est quelque chose que j’ai toujours voulu placer au centre de ma manière de diriger et de penser l’avenir.

LQ : On ressent à bord une dimension presque de voyage intérieur, au-delà de la simple découverte. Est-ce une intention de départ ?

AS : Oui, totalement. La croisière fluviale est par essence contemplative.
Bien sûr, nous attachons une grande importance au contenu des programmes : excursions, conférences, prestations hôtelières.

Mais nous savons aussi que nos passagers sont en vacances.

Le voyage, c’est à la fois découvrir, rencontrer, comprendre… mais aussi prendre du temps pour soi. Aujourd’hui, nos bateaux permettent ce juste équilibre entre découverte culturelle et art de vivre.

LQ : La compréhension et le respect des cultures des régions traversées semblent fondamentaux dans votre approche. Était-ce une évidence dès le départ ?

AS : Oui. Pour moi, le tourisme doit être un tourisme intelligent. Découvrir le monde implique de le respecter. On ne peut pas comprendre une culture sans une approche humble et respectueuse.

Je ne suis pas opposé au tourisme de masse — l’accès aux vacances est un progrès considérable — mais je crois profondément qu’il y a une place essentielle pour un tourisme plus vertueux.

LQ : Que signifie concrètement, pour vous, un « tourisme vertueux » ?

AS : Voyager est une richesse. La découverte et la rencontre nous enrichissent, car elles nous montrent qu’il existe d’autres systèmes de valeurs que les nôtres.

Accéder à ces cultures avec humilité procure une satisfaction profonde, presque intime. C’est cette expérience-là que nous cherchons à proposer.

LQ : Vos équipes sont régulièrement citées par les passagers comme un élément clé de l’expérience. Comment construisez-vous cette fidélité humaine ?

AS : C’est un travail très exigeant. Les équipes à bord sont mobilisées de 7h du matin à 23h, tous les jours.

Pour les fidéliser, il faut avant tout les respecter et reconnaître la complexité de leur rôle : relation avec les passagers, coordination avec les équipes du bateau, gestion des partenaires locaux, excursions, spectacles…

Il faut aussi leur donner de l’autonomie pour qu’ils puissent s’épanouir dans un cadre clair.

LQ : Comment sont-ils recrutés et formés aujourd’hui ?

AS : Pendant longtemps, je m’en occupais moi-même. Aujourd’hui, ce sont les chefs de produit qui gèrent un ou plusieurs bateaux de A à Z.

Ils recrutent, forment et accompagnent les directeurs de croisière. Les équipes ne sont pas attachées à un bateau : elles changent régulièrement de destinations, ce qui évite la routine et enrichit leur expertise.

LQ : Vous avez même recruté localement pour certaines destinations, notamment la Russie…

AS : Oui, uniquement en Russie. C’est un pays extrêmement complexe.

Nous avons estimé très tôt qu’il était essentiel de travailler avec des équipes locales, que nous formions et accompagnions de très près.

Cela a demandé un investissement énorme, mais nous avons atteint un niveau d’excellence remarquable jusqu’en 2019.

LQ : Comment se conçoit concrètement une nouvelle croisière, entre exigences culturelles, contraintes techniques et réalités économiques ?

AS : C’est un processus long et complexe. Il faut d’abord vérifier les conditions techniques : fleuve navigable, bateaux disponibles,
infrastructures, stabilité politique.

Ensuite vient le choix du bateau, puis la négociation avec l’armateur.

Puis nous concevons le produit : itinéraire, durée, équilibre entre visites et temps libre, excursions, conférences, prestations à bord… jusque dans les moindres détails.

Enfin viennent la tarification, la logistique aérienne, le recrutement des équipes et la commercialisation. Aujourd’hui, je travaille déjà sur les programmes 2028.

LQ : Rivages du Monde a traversé de nombreux cycles économiques et géopolitiques. Comment avez-vous maintenu l’équilibre ?

AS : La première clé a été la diversification.

Nous avions une forte dépendance à la Russie, ce qui représentait un risque majeur. Dès 2004, nous avons ouvert de nouvelles destinations : Mékong, Croatie, Danube, Birmanie, Chine…

Ensuite, nous avons progressivement trouvé notre positionnement : une gamme premium, adaptée à notre taille d’entreprise familiale.

Cela s’est fait sur le temps long, notamment à partir de 2010, avec un travail approfondi sur le contenu et le tout-inclus.

LQ : À court et moyen terme, quels sont les projets qui vous tiennent le plus à cœur ?

AS : Notre nouveau bateau sur le Mékong est un projet majeur.

Il s’appelle Mékong Romance, un clin d’œil au fleuve mythique et à l’univers de Marguerite Duras.

C’est un véritable bijou, que nous voulons positionner comme le flagship de la compagnie.

Sa préparation a nécessité quatre ans de travail, et nous sommes très fiers du partenariat avec la cheffe doublement étoilée Stéphanie Le Quellec, qui en est la marraine.

Il sera lancé fin septembre et dès à présent les ventes sont encourageantes.

LQ : Dans un contexte de transformation du tourisme, comment rester fidèle à votre ADN tout en faisant face aux enjeux environnementaux et économiques ?

AS : Notre objectif est de libérer nos passagers de toute contrainte organisationnelle, tout en leur laissant une vraie liberté de vivre le voyage à leur rythme.

Horaires souples, aucune obligation, espaces et moments pour soi à bord… La taille des bateaux est essentielle : entre 12 et 65 cabines selon les bateaux, avec un idéal autour de 30.

LQ : C’est plus facile sur de petites unités que sur les grands navires. La fidélité client semble être un pilier de votre modèle économique…

AS : Absolument. Nous avons environ 35 % de passagers fidèles chaque année.

C’est essentiel, car l’acquisition client coûte cher. Plus la fidélité est forte, plus cet équilibre est sain.

Mais c’est aussi très stimulant : certains passagers ont déjà fait 15 croisières avec nous. Cela nous oblige à proposer chaque année de nouvelles destinations (Congo, backwaters du Kerala et Pérou en 2027).

LQ : À l’aube de ce deuxième quart de siècle, quel avenir souhaitez-vous pour Rivages du Monde ?

AS : Avant tout, la pérennité d’une certaine idée du voyage.
Rivages du Monde d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui de 2001, et c’est normal. Une entreprise doit évoluer.

Je souhaite une croissance mesurée, fidèle à notre esprit, avec de nouvelles destinations, peut-être de nouveaux marchés géographiques, et pourquoi pas de nouveaux projets portés par une marque désormais solide et reconnue.

Propos recueillis par Evelyne Dreyfus